christinanunavik

Noël au pôle nord

Quviasuritsi! Ou joyeux Noël en Inuktitut.

IMG_1645

Habituellement quand tu travailles au nord, tu as le choix de revenir pour Noël ou pour le jour de l’an au sud. Cette année, j’ai décidé de fêter les deux fêtes au nord. Et jusqu’à maintenant, je ne regrette pas du tout mon choix. Le temps des fêtes est très important au Nunavik et surtout très festif! Ça a commencé le 19 décembre, suite au congé des jeunes de l’école avec une parade dans le village. Les jeunes tenaient des affiches qu’ils ont faites pour encourager un Noël sain et sécuritaire au sein de la communauté. Il y avait des voitures, le camion des pompiers, plusieurs ski-doos et deux trucks de police qui se sont joints à la parade. On s’est promené dans les rues du village pour environ 1h30. Je n’ai malheureusement pas de photos, mais on devait être une centaine de personnes. Par la suite, les jeunes se sont dirigés vers le gymnase de l’école secondaire pour une après-midi de jeux.

À partir du 25 décembre, la communauté organise des jeux et des danses dans le gymnase communautaire pour tout le village. Le 25 décembre, le gymnase était plein de monde, les enfants couraient partout pendant que les adultes jouaient aux jeux pour gagner des prix comme de l’argent, des outils, des articles de cuisine, des bons d’achat pour la COOP, etc. Ce genre de soirée a lieu tous les jours jusqu’au 2 janvier. Je suis allée quelques fois cette semaine et c’était le fun de voir tout le monde rassembler dans un même lieu pour fêter. Le 24 décembre, tout le monde va à la messe à 22 heures jusqu’à minuit. Je suis allée un peu en retard parce que j’étais de garde et je devais finir une intervention. C’était beaucoup plus festif que les messes que je connaissais du sud, dans le temps que j’y allais. Il y a des danses, les gens chantent, et lancent même des cris de joie! À minuit, tout le monde (et quand je dis tout le monde, je veux vraiment dire chaque personne présente) se serre la main pour souhaiter un joyeux Noël.

Une belle initiative organisée par Isaruit (le groupe de soutien à Puvirnituq pour les personnes touchées par l’alcoolisme) pour une deuxième année consécutive est le Nez Rouge. Depuis le 23 décembre jusqu’au 2 janvier, deux bénévoles par soir circulent dans le village en voiture pour offrir un lift dans le but d’assurer un temps des fêtes sécuritaires pour tous et toutes. Un total de 20 bénévoles s’impliquent cette année dans ce projet en collaboration avec la municipalité qui fournit la voiture. J’ai la chance de participer à cette activité le 31 décembre. Ça risque d’être une grosse soirée, j’ai bien hâte de voir combien de personnes vont bénéficier de ce service. J’ai su qu’un soir, 114 personnes ont embarqué pour soit retourner à leur maison, aller à une autre maison ou au gymnase. Le Nez Rouge a pour but de diminuer le risque de la conduite en état d’ébriété, mais aussi d’offrir un genre de service de taxi pour les familles étant donné que le froid est très bien installé au nord.

10868267_743564342399115_6537117726129844280_n

Une photo de la gang de bénévoles pour le Nez Rouge 2014-2015 (désolée de la qualité). Je suis un peu en retard, mais joyeux Noël à tous et toutes et bonne année!

Taima.

Une crise vécue dans l’ombre?

Après une semaine riche en émotion, je prends un break pour ventiler (encore) sur d’autres éléments présents ici qui ne font juste pas de sens. Je parle souvent d’injustice pour décrire la situation au Nunavik, mais selon moi ce n’est pas un mot assez puissant pour qualifier l’écart entre les ressources du Nord versus le restant du Québec. Ce n’est même pas un écart, c’est quasiment une absence totale de ressources pour la population vivant ici.

À Salluit, il y a une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. On est quand même chanceux vu qu’il y en a seulement 3 sur la côte de la baie d’Hudson. Par contre, il y a plusieurs autres facteurs au niveau structurel qui font en sorte que le problème de violence dans les villages se maintienne. Je vous donne l’exemple d’une situation que j’ai vécu la semaine passée qui m’a vraiment bouleversée. J’ai rencontré une femme ayant passé la nuit en cellule à cause d’une dispute avec son conjoint et je devais m’assurer qu’elle était correcte pour être libérée. Quand je lui ai demandé si elle avait un endroit sécuritaire où retourner, elle m’a dit qu’elle retournerait chez elle, avec son conjoint. Et elle me disait qu’elle savait très bien ce qui l’attendait; elle allait se faire battre par son conjoint, mais après, ça serait fini, ils passeraient à autre chose. « That’s my life and there is nothing that I can do about it » sont les mots qu’elle m’a dit. J’ai eu la dure tâche de la reconduire chez elle en sachant très bien ce qui l’attendait. C’est là que j’ai réalisé à quel point, ici, tu es brimé de toute liberté de choix, parce que tu n’as juste pas de choix.

Je sais que c’est une réalité qui existe partout, partout, partout. Mais au moins, une personne vivant une situation semblable au Sud a des options devant elle pour effectuer un changement positif sur sa vie. Ici, ce n’est pas toujours le cas. Tu ne peux pas juste te lever un matin et prendre tes choses dans ta valise et aller ailleurs. Où peux-tu aller? Il y a une pénurie de logements au Nord, et ce problème ne cesse d’augmenter puisque la population est en pleine croissance. Il y a parfois 3 ou 4 générations par maison, et 8, 10, 14 personnes par maison. Alors, le jour que tu décides que tu veux briser le cycle de violence que tu vis, il n’est pas nécessairement possible de retourner chez maman ou papa parce qu’ils ont déjà 8 personnes à la maison et ne peuvent t’accueillir avec tes 3 enfants. C’est vraiment malheureux, mais c’est ça. Et c’est ça que la fille me disait justement. That’s her life and there is nothing that she can do about it.

Ça m’a beaucoup fait réfléchir sur ma présence au Nord en tant que travailleuse sociale, en tant que blanche et en tant que femme. Je n’ai pas envie de regarder ça aller et de mettre des plasters sur des problèmes qui persistent d’une génération à une autre. Je n’ai pas envie de devoir entendre une autre femme me dire que c’est ça sa vie, et qu’elle ne peut rien faire pour la changer. Je n’ai surtout pas envie de continuer à voir des gens que j’apprécie vivre dans des conditions aussi déplorables. C’est évident qu’il y a un manque total de ressources, mais le problème va au-delà de cette carence. J’ai l’impression que les Inuit au Nunavik sont obligés de se satisfaire du peu auquel ils ont accès. Peu de nourriture, peu d’éducation, peu d’emplois, peu de logements. Et qu’est-ce qui vient justifier cette déficience? Ce n’est pas pour rien que j’oublie souvent que je suis encore au Québec, encore au Canada. Parce que le Québec que je connais n’est pas celui qui prive des personnes d’avancer, de se réaliser, de s’épanouir et de progresser.

Pour celles et ceux qui veulent lire davantage sur la situation au Nunavik, voici un article très intéressant sur la crise du logement;
http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/403311/nunavik-logement

Bonne St-Quoi?

En étant loin de mon monde habituel, j’oublie un peu ce qui se passe en dehors des montagnes entourant mon village présent. C’est seulement quand j’ai su que j’avais un congé cette semaine que je me suis rappelée que, au Sud, c’était déjà le temps de notre fête nationale. J’imagine que vous comprenez aussi que j’ai de la misère à me rappeler qu’on est en plein juin, avec les températures variantes entre -2 et 8, et la neige qui ne semble pas vouloir quitter le sol. Quand j’ai demandé à un de mes collègues Inuk si ici on fêtait la St-Jean Baptiste, il m’a regardé avec un gros point d’interrogation estompé sur son visage. Sa réponse fut automatique : « Why would we celebrate that? We are not in Quebec here, we’re in Nunavik. » Oupsy. La conversation s’est ensuite enchainée sur le sujet des inégalités du Nord versus le Sud. Alors, au lieu de vous parler de quelque chose qui ne me touche pas particulièrement en ce moment, je vais m’indigner un peu sur une situation (parmi d’autres++) qui me fâche.

Pour ceux qui ont regardé un peu mes photos, vous avez probablement remarqué à quel point un village du Nunavik est différent, sur plusieurs plans, du Sud. Je réalise de plus en plus à quel point la population québécoise est inconsciente de la situation au Nunavik ainsi que des fortes inégalités existantes entre les deux extrémités de notre province. Ma frustration part de l’hospitalisation à Montréal d’un homme de mon village. Après plusieurs mois à Montréal, il peut enfin revenir chez lui à Salluit. Par contre, ce n’est pas si simple que ça (avec le temps, je réalise que c’est rarement simple ici). Cours 101 sur les logements dans le Nunavik : tous les logements sont subventionnés par l’État, ils sont souvent surpeuplés et il y a des listes d’attente pour l’obtention d’un logement et ça peut prendre plusieurs années! Donc, l’homme n’a pas de logement à lui ici, aucun membre de sa famille ne veut l’accueillir à cause de sa santé précaire, alors quoi faire? Il doit bien exister une ressource quelque part au Nord qui s’occupe des aînés, voyons! Et non, ce n’est pas quelque chose qui existe ici. Étrange, quand on voit à quel point les aînés sont valorisés ici (mais bon, les services actuels restent des services non adaptés pour la population desservie).

Le Nunavik s’étend sur un tiers de la province et comporte une population d’environ 12 000 habitants. Comment ça se fait qu’aucune ressource n’existe ici au travers des 14 villages du Grand Nord pour la population vieillissante? Bon okay, j’exagère. Il existe un centre de répit pour personnes semi-autonomes à Puvirnituq, un village de la baie d’Hudson. Un seul, pour toute la baie d’Hudson, et en plus avec de la place très limitée.

Heureusement qu’une soeur de cet homme a décidé de l’héberger chez elle et d’accommoder son appartement pour répondre aux besoins de son frère, sinon, je n’ai aucune idée de ce qui serait arrivé. Peut-être qu’avec de la chance, il y aurait eu une place de libre au centre de répit à Puvirnituq et qu’il y serait allé pour un temps indéterminé. Ça reste effectivement un village du Nunavik imprégné de la même culture, de la même langue, mais come on! C’est comme si on envoyait ton grand-père dans 3 villes voisines à la tienne, et qu’en plus, tu dois prendre l’avion pour y aller ($$). Ça n’a juste pas de sens! C’est aberrant de voir à quel point une population est délaissée à se démerder parce qu’il y a un manque flagrant de ressources qui devraient être instaurées par les instances gouvernementales. Je ne parle pas juste pour les personnes âgées, mais les individus ayant des problèmes de consommation, de violence, de santé mentale, et ainsi de suite. On est loin du chaos des grandes métropoles et on est souvent oublié, mais on a notre propre chaos qui ne cesse d’augmenter sans ces ressources. Je suis quand même réaliste et consciente que l’instauration de celles-ci ne permettra probablement pas de mettre fin aux problèmes sociaux présents, mais saura apaiser au moins temporairement quelques douleurs existantes dans le Nord.

Je me répète, mais on vit vraiment dans deux mondes complètement différents, et honnêtement, on se sent presque abandonnés par le reste de la province. Je comprends maintenant pourquoi mon collègue n’associe pas son territoire au Québec.

 

The Inuit Way

Je complète bientôt ma quatrième semaine au Nunavik et je n’ai jamais acquis autant de connaissances en aussi peu de temps. Je ne sais même pas par où commencer. C’est assez particulier, je n’ai pas du tout l’impression de me retrouver au Québec; surtout que Montréal et Salluit sont à 10h d’avion l’un de l’autre. J’ai le privilège de travailler avec des Inuit qui m’apprennent énormément sur la façon de vivre ici, ce qui me fait réaliser l’énorme différence de ce que je connais et de ce qu’on m’a appris chez moi au Sud. C’est justement en parlant avec un collègue Inuk d’une situation qui me touchait particulièrement que j’ai été introduite aux termes de Inuit Way et de White Way (clin d’oeil à mes ami.e.s de service social; le cours de Pluriethnicité pour travailler en contexte interculturel m’est particulièrement utile en ce moment).



Ces expressions sont assez straightforward. Elles évoquent le clash entre la culture, les traditions et le savoir-faire des Inuit et des blancs. Je tiens à préciser que tout ce qui sera écrit ici reste ma perception de cette réalité à travers différents échanges et dialogues avec d’autres travailleurs sociaux et Inuit, et n’est surtout pas le reflet de la vérité absolue. D’abord, les communautés du Nord sont sédentaires depuis seulement une cinquantaine d’années environ, ce qui veut effectivement dire que, oui, j’ai rencontré des personnes nées dans des igloos. Aujourd’hui, l’alimentation provient encore en grande partie de la chasse et la pêche, étant donné que ces personnes étaient nomades il n’y a pas si longtemps. Même que, l’autre jour, j’ai fait une visite à domicile et à l’entrée il y avait une oie au coup cassé entremêlé aux chaussures, manteaux et tuques en attendant de nourrir la famille.



En parlant d’oie, c’est une chasse qui est très populaire ici, surtout en ce moment. Les Inuit partent quelques jours à la chasse à l’oie pour en ramener des dizaines et des vingtaines pour ensuite les congeler dans le but d’alimenter la famille durant toute l’année. La chasse, ici, c’est comme Osheaga à Montréal, ou les tamtams le dimanche, tu vas faire tout ton possible pour pouvoir y aller. Quand c’est un bon moment pour partir chasser, la vie semble arrêter ici. L’homme quitte son travail, parfois sans même en aviser son employeur parce qu’il doit chasser. Et c’est correct. C’est ça the Inuit Way. Au Sud, on arrive 15 minutes en retard parce que le métro est bloqué et on a peur de se faire reprocher de ne pas être ponctuel. Ici, c’est quasiment le contraire; si c’est un moment idéal pour chasser, tu y vas!

C’est une assez grande adaptation et je continue chaque jour d’apprendre sur le rythme de vie au Nord. J’essaie encore de m’habituer à la clarté infinie qui m’empêche de dormir, mais ça fait partie de l’expérience, j’imagine. On a aussi une quantité limitée d’eau et on doit faire attention à notre consommation pour ne pas en manquer. Sinon, tu skip une douche et tu accumules ta vaisselle en attendant que le camion passe pour échanger les eaux usées. Et ça, c’est s’il passe et que les travailleurs ne sont pas partis à la chasse (une petite blague, mais je suis certaine que ça arrive). Aussi, on ne cogne pas à la porte ici. On rentre, on enlève nos souliers et on annonce notre arrivée. Les enfants te disent presque toujours « hello » et « what’s your name? » en te suivant de près quand tu les croises. Et oublie ton café bio corsé de l’Afrique du Sud, ici, on boit du Folgers, avec du sucre et du Coffee-mate.



Je pourrais continuer sans arrêt à nommer des particularités de la communauté Inuit, mais j’en parlerai davantage à un autre moment donné. Je vais conclure en disant que, jusqu’à maintenant, je trouve que les Inuit que j’ai rencontrés sont des personnes chaleureuses, généreuses, accueillantes et très ouvertes. J’ai l’impression qu’elles veulent m’apprendre des choses et qu’elles veulent connaître aussi The White Way, qui leur apparaît aussi amusante et surprenante que les anecdotes que je vous ai partagés.

Voici, pour finir, une photo de Salluit que j’ai prise hier et où je serai jusqu’à la mi-juillet. Nakurmiik (merci) de me lire.

Image

Déportation vers le Haut-Arctique

Le Nunavik est souvent oublié, même si la région se retrouve quand même au Québec. Les habitants de cette région ont connu un passé de souffrance que peu ont entendu parler. Je me permet alors de parler de la déportation des Inuit dans les années 50 du village d’Inukjuak vers l’Arctique. En 1953, le gouvernement fédéral a envoyé la GRC pour recruter des familles Inuit dans le but de reloger ces individus à Resolute Bay et Grise Fiord dans la région du Haut-Arctique. Le gouvernement fédéral proclamait que la population d’Inukjuak était trop grande pour la quantité de gibier existante dans la région actuelle. Les Inuit se sont donc faits promettre une nouvelle terre riche en gibier, poisson et nourriture.

ImageImage
Une vingtaine de familles se sont vues déportées vers l’Arctique à plus de 2000 km d’Inukjuak entre 1953 et 1955. Ils ont laissé derrière eux leur terre natale et leur famille pour arriver sur une nouvelle terre contraire aux promesses du gouvernement. Cette nouvelle terre était sans vie, sans nourriture et sans avenir. Cette déportation a apporté de la famine, un climat extrême ainsi que de la souffrance. Le gouvernement avait promis que cette déportation serait temporaire pour une durée de deux ans. C’est une autre promesse que le gouvernement n’a pas su garder. Finalement, suite à la Commission royale sur les peuples autochtones, il est possible de conclure que la motivation du gouvernement fédérale d’effectuer ces déportations était pour peuplé les îles de l’Arctique pour affirmer la souveraineté canadienne. Aujourd’hui, cet événement tragique peut être défini comme une violation des droits de l’homme. Soixante ans plus tard, il est toujours possible de ressentir cette souffrance au sein de la population Inuit. La douleur se manifeste encore autant chez les elders (aînés) qui ont vécu de plus près cette tragédie que chez les jeunes qui vivent une colère en ressentant le mal de leurs parents. C’est une histoire qui mérite d’être connue et qui continue à avoir un impact sur la vie des Inuit.

Image